Projet Le vent en poupe - Chapitre premier - Dossier
Extraits légèrement retouchés d'un récit plus long


Marguerite Meyer : Gitane

18, rue Saint-Étienne

Mon père est né à Béziers, ma mère à Nîmes. Nous sommes trois sœurs. Nous sommes toutes nées à la maternité de Montpellier, nous avions cinq ans de différence.

La première c'est ma sœur Nathalie (Thalie), puis moi Rosette. La troisième c'est Mado.

Mes parents, grands-parents et arrière-grands-parents voyageaient. Nous, on avait une adresse. On habitait 18, rue Saint-Étienne à Montpellier, c'était un petit immeuble où chaque famille avait une pièce. La sœur de mon père avait quatre enfants dans une seule pièce, sa nièce avait trois enfants, donc ça faisait cinq avec son mari, eux c'était au rez-de-chaussée.

Ma grand-mère Dolorès, la mère de mon père, avait son frère avec elle, là c'était au premier étage. Le cousin de mon père, lui, vivait avec sa mère au fond de la cour.


Enfants gitans photographiés dans le quartier Gély Figuerolles à Montpellier

Nous on était cinq, on avait aussi une seule pièce. On a fait mettre une moitié de cloison, ça nous a fait deux pièces. C'était au premier étage. On dormait tous dans la même chambre, il y avait deux grands lits. Avec mes sœurs, on dormait dans un lit, mon père et ma mère dans l'autre lit. Il y avait une grande armoire en bois entre les deux lits. Une fenêtre dans la chambre, qui donnait sur la cour. La cuisine avait un grand placard en tôle, moi-même je l'ai maintenant, je l'ai mis dans la cuisine et on l'a repeint.

Il y avait aussi une petite table en bois, que j'ai aussi. Et quelques chaises rempaillées par les mains de mon père. On n'avait pas beaucoup de meubles. Il n'y avait pas l'eau, on allait la chercher à la fontaine. Plus tard, on a fait placer l'eau et un évier.

Ma copine Lili


Luis Mariano, chanteur d'opérette espagnol
(1914-1970)
Elle s'appelait Henriette, on l'appelait Lili. Ma copine Lili et moi on était très copines. Sa grand-mère c'est elle qui l'élevait. Elle habitait dans la rue de Metz et moi dans la rue Saint-Etienne. On n'habitait pas très loin toutes les deux.

La maison de la grand-mère de Lili, c'était deux pièces comme chez nous, mais ils n'avaient pas de cloison. Il y avait aussi son frère qui habitait avec eux. Il y avait une cuisine et une chambre. La grand-mère était dans la chambre avec Lili, et le frère dans la cuisine, sur un lit pliant. Il y avait une cuisine avec une cheminée, une petite fenêtre, un évier en pierre, un placard en bois. Puis une chambre, une petite fenêtre, un grand lit en bois, une armoire et une table de nuit en bois. On n'avait pas de jouets. Lili n'a pas connu sa mère, je ne crois pas.

Son artiste préféré c'était Luis Mariano.

Le grand-père Bourli

C'était le surnom du père de mon père. Jaiou Bourli, il y avait un orchestre qui avait ce nom-là. Son vrai nom c'est Auguste Comabella. 

A mon grand-père on avait donné une adresse, pour venir tondre un chien, le lendemain. A cette adresse, on lui a donné un coup de crosse derrière la nuque. Ils l'ont assassiné. Nous on revenait du cinéma, avec Lili, ma copine. Il y avait beaucoup de monde devant chez nous. "Hou, qu'est-ce que c'est ?"

On est montées. Mon grand-père me regardait, il était essoufflé. Mon oncle nous a vues : "Qu'est-ce que c'est, allez, descendez maintenant". Il est mort dix minutes après, j'ai vu mon grand-père mourir.

La police n'a rien fait, ils n'ont pas cherché. Peut-être que maintenant ils chercheraient. Jamais ils n'ont trouvé qui était le coupable. Mais mon grand-père avait donné un petit signalement : "Un petitou, un peu costaud, tout brun". Mais il y en a tellement comme ça.

On lui avait fait un piège, ils croyaient que mon grand-père était riche, et ils l'ont tué à coups de crosse de pistolet. Maintenant il doit être vieux, l'assassin, peut-être qu'il est mort. Ils étaient deux, mais un seul l'avait tapé. Je crois qu'ils se sont trompés, c'est pour un autre qu'ils l'avaient fait, ce message pour tondre un chien. Mon grand-père y est allé en croyant que c'était pour lui. Je l'ai entendue comme ça, l'histoire.

Il y en a toujours, de ces criminels qui tuent. Mon grand-père Bourli est né en 1876, il est décédé en 1944. Je suis allée aujourd'hui sur la tombe de mon grand-père. J'ai regardé la plaque sur cette tombe, c'est là que j'ai vu cette date. Donc je me suis dit que j'avais sept ou huit ans, mais je croyais plus que ça : je me souviens toujours que moi et ma copine Lili on l'a vu presque mourir, c'était un après-midi entre quatre et cinq heures, voilà tous mes souvenirs. J'étais très jeune, mais j'ai toujours ce souvenir.

Ma grand-mère Dolorès

La mère de mon père, son nom Dolorès Comabella, née Bousquet. Elle était très gentille aussi, ma grand-mère Dolorès. Je me rappelle quand j'allais la voir à la maison. J'allais lui faire ses courses. Puis elle me donnait le gouter. En ce temps-là, la vie était très chère. Il n'y avait pas ce qu'il y a maintenant. Maintenant il y a beaucoup d'aide.

Adolescents gitans photographiés dans le quartier Gély Figuerolles à Montpellier
Avec ma grand-mère Dolorès, j'allais souvent au cimetière Saint-Lazare, au vieux, sur la tombe de mon grand-père, celui qui a été tué par des gens imbéciles et criminels à la fois. Ma grand-mère a eu beaucoup de chagrin de la mort de son mari. Mon père, mes oncles, mes tantes aussi, quand ils ont vu leur père mort par la faute de ces fous imbéciles et criminels à la fois.

Ma grand-mère est née en 1889, et elle est morte en 1967. Elle avait son frère avec elle. Il était un peu âgé. Son frère n'a jamais été marié. Un vieux jeune homme c'était. Ma grand-mère elle l'a toujours gardé avec elle, car il ne savait pas où aller. Son nom : Auguste Bousquet, né en 1903, et mort en 1979.

L'appartement de ma grand-mère n'avait qu'une pièce. Il y avait un petit coin et c'est là que son frère dormait. Elle, ma grand-mère, avait un grand lit, puis à côté elle avait mis une grande armoire de grand-mère, très ancienne. Elle avait un poêle à charbon, une table contre le mur. Il n'y avait qu'une fenêtre, un petit placard où elle mettait toute sa vaisselle, et quelques chaises en bois. Il y avait un escalier à monter pour entrer chez elle, car elle habitait au premier étage.

Des fois le soir on allait passer un moment, elle nous donnait un lait au chocolat. Elle nous demandait si on avait faim. On lui répondait : "Non, grand-mère, on n'a pas faim".

Nous avons été au cimetière de Grammont. C'était samedi 14 janvier 1995, avec mes deux filles et ma petite-fille âgée de quatre ans.

On voulait acheter des fleurs, mais il n'y avait pas de marchand, et donc on n'a pas eu de fleurs pour mettre sur la tombe de ma grand-mère.

Ma petite-fille âgée de quatre ans a ramassé des pignes, et elle les a posées sur la tombe, comme un bouquet de fleurs. On l'a laissé faire.

Extraits légèrement retouchés d'un récit plus long
Texte : © Marguerite Meyer / diffusion François Bon
Photos (Figuerolles) : © Travelling - AIR Label
Photo (Mariano) : © unknown
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